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Commémoration| Kanga Nianzé (Tiassalé) : 90 000 esclaves ont été lavés dans le Bodo

Dans le cadre de la Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage, célébrée le 2 décembre de chaque année, l’Ambassade de France en Côte d’Ivoire a organisé deux débats d’idées autour du thème : « L’histoire de l’esclavage en Côte d’Ivoire, récits, mémoires et identités ». Les premiers échanges se sont tenus à l’Institut français d’Abidjan, le vendredi 1er décembre 2023, et les seconds à Kanga Nianzé, village situé dans la région de Tiassalé, en Côte d’Ivoire et reconnu comme un lieu témoin de l’histoire de l’esclavage, à la faveur du projet « route des esclaves » porté par l’UNESCO, en 2016.

Après la visite de la stèle des esclaves et de la rivière Bodo de Kanga Nianzé, les experts se sont prononcés sur l’acte de la purification des esclaves qui passaient obligatoirement à la rivière, avant de rejoindre le Cap Lahou, principal port de déportation de la Côte d’Ivoire.

Purification à connotation sacrée

« Il s’agit d’un rituel qui peut avoir une autre connotation qui relève du sacré. Kanga Nianzé a aussi joué un rôle moteur dans la traite intérieure dans la seconde moitié du 19 e siècle. C’est un bain sacré certes, mais vous savez que ce qui relève du sacré ne peut être divulgué sur la place publique. On ne peut que s’en tenir à ce que disent les chefs », a souligné Coulibaly Donigma, enseignant-chercheur à l’Université Félix Houphouët Boigny d’Abidjan, spécialiste de la traite négrière et de l’esclavage.

A sa suite, le chef du village de Lahou Kpanda, Sopi Diplo, a expliqué que les initiations sont faites dans cette eau pour ceux qui doivent rentrer dans le pouvoir. « Quand les Blancs viennent, ils trouvent que nos traditions sont bonnes. Ils ont demandé à ce que ceux qui vont emprunter le navire soient transformés dans leur manière de penser, afin qu’ils ne reviennent plus. On a utilisé notre forme d’initiation et de purification pour le faire », a-t-il dit.


Selon l’auteur de la thèse : « La Côte des Quaqua dans la traite négrière atlantique du XVIIIe au XIXe siècles », le Docteur Gildas Bi Kakou, ce bain a caractère hygiénique s’effectuait de façon particulière. « Quand on vient avec des esclaves qui sont fatigués, moins présentables, il faut les rendre présentables. Il fallait les laver et partir nuitamment à Tiassalé. Celui qui vend l’esclave ne le purifie pas, mais c’est celui qui l’achète. Quand on introduit l’esclave dans la société, on le rase. On le met à la rivière du village et la femme de son acheteur prend son cache sexe qui est le symbole de reproduction de la femme, elle tape sur la tête de ce dernier. On enduit sa tête de l’huile de palme, à partir de là, on lui donne un nom proverbial », a-t-il expliqué.

Transmission de la tradition orale : il y a urgence !

En ce qui concerne les enjeux de la remémoration et les stratégies à mettre en place en vue de maintenir l’histoire de la traite transatlantique et la traite intérieure dans les mémoires, les experts proposent plusieurs solutions, mais particulièrement la transmission de l’histoire de bouche à bouche.

« Les traditions orales aujourd’hui ont cette fâcheuse tendance à disparaître parce que dans nos sociétés, les anciens ne la transmettent plus. Si nous ne le faisons pas, l’histoire du village va s’éteindre. Quand nous avons fait les enquêtes pendant deux ans, on s’est rendu compte que cette situation. En pays dida, pour trouver quelqu’un qui maîtrise cette histoire, on a dû aller voir le chef de Bankoredougou. Certains chefs nous ont conduit vers lui. Il y a urgence », indique Coulibaly Donigma.

Enseignement et sites mémoriels

Il poursuit: « Quelle histoire se trouve dans le livre scolaire sur Kanga Nianzé ? Il n’y en a pas. Pourtant, on retrouve l’histoire de Cap Lahou dans le répertoire de la traite européenne. Mais nous n’enseignons pas l’histoire de la traite négrière atlantique et l’esclave. Il faut que l’État finance la recherche dans ce domaine. Il faut des sites mémoriels : on a ici la stèle. A Cap Lahou on a encore les traces de la traite négrière atlantique, certaines populations détiennent encore chez eux des objets de cette époque que j’ai vus. Le ministère ne peut pas mettre en place un projet pour racheter ces objets ? », s’interroge-t-il.


Dans la même veine, le Docteur Gildas Bi Kakou souhaite qu’on procède à une décolonisation des pensées. « Il faut s’intéresser à ces questions pour être riches de connaissances. Les jeunes doivent approcher les garants de la tradition. Que les cadres couchent les témoignages sur des supports. Doit-on dire qu’en Afrique un vieillard qui meurt est une bibliothèque qui brûle ? Non. Ne laissons pas partir ces bibliothèques. Il faudrait que les autorités politiques, au niveau des mairies, déploient des commissions et des budgets à ces recherches pour trouver des fonds d’archives. Nous souhaitons que nos parlementaires portent des projets de loi dans ce sens pour que ces projets puissent bénéficier d’encadrement et financement », ajoute le chercheur.

90 000 esclaves

L’Ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, Jean-Christophe Belliard, qui s’est exprimé pendant la visite de la stèle, a promis, à son tour, de donner un coup de pouce pour la survie de l’histoire. « J’ai entendu dire toute à l’heure que 90 000 esclaves sont passés ici à un moment donné. J’imagine la difficulté de ce que ça a pu représenter. C’est bien que la Côte d’Ivoire, l’UNESCO, le monde et la France rendent hommage à leur mémoire. La stèle, c’est une façon de ne pas les oublier. J’ai aussi l’impression que c’est un endroit oublié. Il doit vivre. Je vais voir avec les représentants de Martinique, de Guadeloupe, des Antilles pour organiser des pèlerinages. Au Bénin, ils le font et c’est des dizaines de milliers d’emplois qui sont créés. Il faut y réfléchir. Ça permettrait de faire vivre ce village. Je vais en parler à a la ministre de Culture, au ministre de la Santé pour voir comment on peut aller plus loin. Je vais aussi contacter les autorités régionales et départementales de Guadeloupe, des Antilles de Martinique », a-t-il promis.

“ N’attendons pas les personnalités politiques ”

L’actuelle directrice du Village Ki Yi M’Bock, Jenny Mezile, auteure du spectacle « Kanga Nianzé, les routes des esclaves », qui a été invitée à participer au panel, a quant à elle invité l’assemblée à prendre le taureau par les cornes sans toutefois compter sur les politiques. « N’attendons pas les personnalités politiques. J’ai commencé ici, j’irai à Lahou Kpanda ensuite », a-t-elle laissée entendre.
Pour rappel, la Journée internationale pour l’abolition de l’esclavage est un événement annuel, organisé le 2 décembre, depuis 1986, par l’Assemblée générale des Nations-Unies.


Marina Kouakou

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2 commentaires

  1. ATCHASSIBINI a dit :

    Génial

    1. Merci bien.

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