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Côte d’Ivoire — Recettes de grand-mère : pourquoi les femmes sont visées par la désinformation ? 

Sur les médias sociaux, notamment les pages et groupes Facebook, de nombreuses astuces de grand-mère sont proposées à l’attention des nourrices, en vue de favoriser « le bien-être » des bébés. Ces conseils distillés en partie par des non professionnels de la santé sont parfois susceptibles de mettre à mal la santé des nourrissons et peuvent produire le contraire de l’effet escompté.

Des groupes et pages sur les plateformes telles que Facebook regroupent chacune des milliers de membres dont la majorité est constituée de femmes africaines. On y retrouve plusieurs conseils pratiques pour maintenir les bébés en forme, au plan sanitaire comme spirituel. Au nombre de ces pratiques figurent notamment les astuces pour aider les bébés à marcher, traiter les bébés enrhumés, soigner la rougeole…

Ainsi, pour l’enfant dont l’âge varie entre 1 et 3 ans et qui tarde à marcher, qu’il soit sous l’emprise de la sorcellerie ou de la paresse, il est recommandé d’utiliser du cactus (Ndlr, famille de plantes à fleurs grasses).

« Découper des morceaux pouvant entrer dans votre marmite et ajoutez de l’eau pour faire la décoction. Doucher l’enfant les soirs au couché avec cette tisane sans diluer pendant une semaine seulement. Renouveler la préparation chaque soir. Il se lèvera lui-même, peu importe la force mystique qui l’empêche de se lever, et il marchera sans doute et sans conséquence », lit-on dans le groupe Astuces Naturelles et les Secrets de Plantes de Maman Anitiye.

Dans ce groupe Facebook  composé de plus de 870 000 membres, il est également conseillé de soigner le rhume, la toux sèche, les narines bouchées, et les difficultés respiratoires de bébé avec une « miraculeuse plante peu coûteuse et efficace,  peu importe la gravité de son état ». Il s’agit de la feuille fraîche de kalanchoe pinnata.

« Prendre le nombre de feuilles souhaité, les passer directement au feu pendant quelques secondes. Frotter au feu ou sur une flamme pour que la feuille devienne môle. Presser et retirer le jus et donner une cuillère à soupe à l’enfant matin, midi et soir. Mettre quelques gouttes également dans ses narines jusqu’à trouver satisfaction », est-il indiqué.

En ce qui concerne les soins de la rougeole, « Grossesses et Astuces de Grand-Mère » qui détient plus de 9500 abonnés, préconise l’utilisation d’une grosse canne des jumeaux, deux poignées de feuilles Marguerite, un verre de vin de palme et du jus d’un gros citron.

« Après avoir bien lavé vos ingrédients, pilez la canne des jumeaux épluchées ainsi que les feuilles Marguerite. Ajoutez-y un verre d’eau tiède et mélangez bien, puis tamisez.  Dans le tamisa, ajoutez le verre de vin de palme et le jus de citron. Prélevez le tiers pour la purge (deux poires espacées de 10 minutes chacune). Boire un demi-verre matin et soir jusqu’à satisfaction. Gardez le reste dans une bouteille, au frais ou pas. Deux jours plus tard, tiédir avant de se purger à nouveau.  Quatre  jours plus tard, refaire la purge avec le reste et adieu à la rougeole », explique l’auteure de la publication.

À en croire, il est également possible de traiter cette pathologie avec la pouzzolane moulue et le jus de canne des jumeaux. « Mélanger les ingrédients dans de l’eau tiède, après tamisage, purgez les enfants (deux grosses poires, tous les deux jours) », ajoute-t-elle, avant de révéler les symptômes de la maladie. Il s’agit des fortes fièvres, les douleurs au ventre, des yeux rouges comme la conjonctivite en plus des yeux larmoyants et affaiblis, l’éruption cutanée de couleur rouge suivie des démangeaisons, une toux superficielle et aiguë, une fatigue extrême et la convulsion.

Ces astuces numériques peuvent être dangereuses 

Préparées à partir des plantes, d’un mélange de plusieurs plantes ou parties de plantes, les remèdes naturels ou recettes de grand-mère ne sont pas adaptés pour le traitement de toutes les pathologies. “L’ordonnance”, provient généralement de personnes lambda qui ignorent elles-mêmes les inconvénients des décoctions qu’elles conseillent et ce qu’elles peuvent entraîner chez les nourrissons.

Il peut y avoir aussi des cas de manipulation de l’information dans l’optique de faire écouler certains produits préalablement confectionnés et proposés pour les achats.  Dans tous les cas, il est extrêmement difficile de vérifier les sources de ces informations qui circulent sur ces remèdes. Ce qui s’avère encore plus dangereux.

Les femmes sont visées par la désinformation infantile

Les femmes suivent ces recettes à la lettre soit pour des problèmes financiers ou par confiance accentuée de ces  remèdes dits “magiques”. 

A l’instar des autres pays, en Côte d’Ivoire, les femmes se réfèrent beaucoup plus aux conseils de leur entourage sur la santé infantile. Une étude réalisée sur les interdits culturels et l’alimentation infantile en 2021, dans le district sanitaire d’Abobo-Est, pour l’Université Senghor d’Alexandrie révèle que “78% des femmes ne savent pas pourquoi certains aliments sont interdits. Celles qui disent le savoir (22%), donnent des raisons provenant des dires des anciens, notamment “l’enfant risquerait de ne pas être solide, la santé de l’enfant serait en danger…”.

A l’ère du numérique, les mères sont de plus en plus exposées aux cas de désinformations infantiles parce qu’elles sont plus impliquées que les hommes dans la santé, la prévention et les soins chez les nourrissons. Elles retrouvent des conseils pratiques sur ces pages Facebook, peu coûteux, avec des langages familiers, des vidéos et des images à l’appui. Parfois, elles y obtiennent même de l’aide financière. 

C’est le cas de Victoire Yao qui témoigne des bienfaits des astuces partagées. “ Nous qui n’avons pas de parents prêts de nous, ces groupes nous aident. J’ai essayé une astuce qui a soigné la fontanelle de mon fils lorsqu’il était tout petit, il y a deux ans. Ça a marché. Non seulement, il n’y a pas d’effet secondaire parce qu’on part sur des plantes naturelles, mais c’est aussi bénéfique et économique” ; raconte-t-elle.

Selon l’historienne et spécialiste du complotisme Marie Peltier qui s’est exprimée sur la même problématique en Belgique, “l’idée du retour de la nature; de médecine alternative en opposition avec la médecine scientifique, se justifie par le fait que la médecine classique se montre souvent violente avec les femmes avec les violences gynécologiques, les effets indésirables de la pilule, les dérèglements des cycles menstruels…”.

La seconde raison serait que” la médecine classique est un bastion extrêmement gardé par les hommes avec un discours très viriliste”.

Pour elle, les médecines alternatives pourraient davantage gagner du terrain en jouant des codes des valeurs féminines comme la douceur, la nature, la simplicité… 

Réduire les risques et les dangers liés à la désinformation infantile

Afin de réduire les risques liées à la désinformation infantile en ligne en Côte d’Ivoire, les acteurs de la société civile et le gouvernement devraient organiser des activités de sensibilisation à trois volets, notamment la sensibilisation digitale, la sensibilisation de masse destinée aux mères, la sensibilisation à l’endroit des blogueurs et administrateurs des groupes et pages Facebook.

Les décideurs devraient, à leur tour, corser davantage la nouvelle législation en cours depuis le mois de février qui oblige les fournisseurs de services de plateformes de partage de vidéos de plus de 2500 abonnés, à mettre en place des mesures appropriées pour protéger, d’une part, les mineurs contre les contenus susceptibles d’affecter leur développement physique, mental ou moral et d’autre part, le grand public contre l’incitation particulièrement à la haine, à la discrimination ethnique, sociale et religieuse… sous peine d’emprisonnement de trois mois à un an et d’une amende de 2 à 10 millions FCFA. 

Cette révision de la loi s’avère utile, car les inconvénients causés par la désinformation peuvent provenir d’une page moins influente à tout moment. 

Marina kouakou

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet Impact (Implication des Médias Numériques dans la Prévention Active des Conflits et Tensions). Il est mis en œuvre en Guinée et en Côte d’Ivoire par un Consortium mené par Avocats Sans Frontières France avec Danaïdes, AfricTivistes, Ablogui et le REPPRELCI. 

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