Dossier

Côte d’Ivoire : les abus de la liberté d’expression à l’ère des réseaux sociaux

En Côte d’Ivoire, les réseaux sociaux sont souvent présentés comme des espaces de liberté, puisqu’ils ont indéniablement contribué à accroître la liberté d’expression. Cette liberté d’expression qui est encadrée par les textes de loi ivoirienne, est aujourd’hui la cause de nombreux cas d’abus et de dénigrement en ligne.

Le 8 février 2024, plusieurs images issues de captures d’écran sont partagées sur Facebook. Ces captures permettent clairement d’observer des propos moqueurs et injurieux dans le jargon ivoirien, à l’endroit du couple Haller (Sébastien et Priscillia Haller).

« La vieille là, peut-être sa mère. Haller toi aussi il faut te revoir. Les jolis garçons ne font jamais de bon choix. On ne peut pas envoyer Haller au marché, même pas pour choisir un uniforme de mariage. C’est le goût des boss. Aah Champion, c’est ça là tu as trouvé ? … », lit-on sur ces images qui proviennent visiblement des commentaires de Tiktok.

Devenues virales, ces images ont été mises à disposition par plusieurs groupes et pages Facebook dont le profil Sylv’s Kouadio qui a décrié ces attitudes.

« Pourquoi se moquer du physique de la femme de Haller ? C’est avec consternation que j’ai lu les invectives  et messages moqueurs proférés à l’endroit de la femme de notre « sauveur » du mercredi dernier. Avoir des postérieurs montagneux, une taille de girafe et ne pas se servir de sa cervelle est bien pire qu’une peste ! Avoir tous les atouts physiques et être indisciplinée, méchante et frustrée est bien plus triste qu’une maladie incurable ; Tous les jours, les cas de chirurgie pour améliorer artificiellement leurs physiques augmentent (sans réfléchir aux conséquences néfastes ultérieures) mais le nombre de femmes célibataires ne cessent de grandir dans nos sociétés », indique-t-il.

Il poursuit : « Choisir une femme pour un homme est un exercice qui prend en compte plusieurs paramètres, dont les plus importantes sont liées au comportement et la capacité de cette dernière à aider cet homme à évoluer ; Plusieurs dames critiquent cette femme, mais elles sont malheureuses car, mendiantes à longueur de journée, n’arrivent pas à tenir une relation amoureuse avec un homme pendant deux jours du fait de leurs comportements médiocres (infidélité, arrogance, paresse, irrespect, 0 personnalité, etc.). Avez-vous une idée de l’impact potentiel de ce dénigrement dans la vie de cette dame ? A un moment, il faut que ce type d’inepties sociales s’arrêtent ! », souhaite ce dernier.

Cette méchanceté gratuite envers le couple Haller date de plus d’un an. En août 2022, alors que le footballeur professionnel souffrait encore du cancer des testicules diagnostiqué en juillet 2022, soit deux semaines seulement après avoir rejoint la Bundesliga, le couple subissait également les mêmes critiques négatives. Cette publication qui présente ledit couple sur la page soutien aux éléphants en est l’illustration.

« Elle n’est pas plus belle que nous, Haller on pouvait te donner mieux tu es déjà métisse orrrrr. Je pensais que c’était sa maman hein, bon comme c’est sa femme là donc elle est jeune, sinon si c’était sa maman là fhum », avaient écrit plusieurs internautes.

A l’instar de Priscilla Haller, le Chroniqueur de Life TV, une chaîne de télévision ivoirienne, Daouda Coulibaly est très souvent la cible des auteurs des commentaires et publications de dénigrement.

Le dimanche 11 février 2024, la page Lol.com, avait également ajouté une photo de ce dernier accompagné de son épouse au stade d’Ebimpé quelques heures avant le dernier match de la CAN 2023.

« Homme court aussi deh ! Le nidja d’Afrique. Aujourd’hui là seulement tu es le plus beau. Est-ce que c’est sa femme même ? Il a une belle femme ! Mais pourquoi il est si méchant envers les autres ? Aigris et agressif ? Il n’est pas heureux ? Elle n’a pas peur à cause de l’argent. Ouais femme a gros cœur. C’est ça on dit : Mamie Watta a épousé un requin Punchline dans le domaine aquatique », lit-on sous ce contenu qui a généré plus 2000 réactions, 600 commentaires et 60 partages.

Ces types de contenus déplacés à l’endroit des personnalités publiques, se sont installés dans les habitudes quotidiennes si bien qu’aujourd’hui, ils sont devenus l’identité de l’atmosphère numérique en Côte d’Ivoire.

Ce que recherchent les créateurs de contenus

La principale raison de la persistance de ces cas de figure provient des centres d’intérêts de la population ivoirienne. Les créateurs de contenus continuellement à la recherche de visibilité souhaitent attirer l’attention du plus grand public en vue d’obtenir des partenariats publicitaires. Ils servent alors ces textes adaptés à leurs objectifs.

Ces contenus causent du tort aux victimes

Dans bien de cas, les victimes des publications ou commentaires à caractères dévalorisants demeurent silencieuses pour la préservation de leurs images. Cependant, elles peuvent garder les stigmates à vie.

Selon le site FasterCapital le harcèlement en ligne peut avoir de graves effets psychologiques sur les individus, entraînant des conséquences importantes sur leur santé mentale. L’exposition constante à des commentaires négatifs et blessants, à des menaces et à des attaques personnelles peut nuire au bien-être d’une personne, conduisant souvent à des sentiments d’anxiété, de dépression et même à des tendances suicidaires. Les effets psychologiques du harcèlement en ligne sur la santé mentale d’un individu sont notamment l’anxiété et le stress, la dépression et faible estime de soi et l’isolement et la solitude.

Autant d’inconvénients qui peuvent occasionner la perte de talents, mais aussi la réduction des révélations dans les différents secteurs d’activités.  

Réduire au minimum les abus de la liberté d’expression

Si le harcèlement en ligne et les abus de la liberté d’expression en ligne sont devenus monnaie courante, c’est parce qu’il n’y a pas encore de mesures spécifiques liées à ces questions.

Pour l’instant, les dispositions prises depuis 2023 concernent la loi sur la communication audiovisuelle. Ladite loi indique qu’à partir de 25000 followers, un bloggeur, un cyber-activiste, un influenceur et un web humoriste n’est plus une personne physique. Il perd le caractère de correspondance privée et devient une personne morale, un média. En tant que tel, la loi sur la communication audiovisuelle s’impose à lui. Il est donc tenu de se soumettre au respect de ses principes généraux. Il s’agit entre autres, l’atteinte à la souveraineté, la violation du secret d’Etat, l’atteinte à la défense nationale, le non-respect des institutions de la République, l’atteinte à la dignité de la personne humaine, etc.

De ce fait, le dirigeant de droit ou de fait du fournisseur d’accès à internet qui n’aura pas procédé au retrait ou empêché l’accès à tout contenu audiovisuel visé par cette décision s’expose à « une peine d’emprisonnement de trois mois à un an et d’une amende de 2 à 10 millions de FCFA ».

Il convient donc pour le gouvernement ivoirien de mettre en place des mesures accompagnatrices des dispositions précitées. Il faut aussi prévoir des cadres spécifiques pour les cas de harcèlement en ligne, le respect de la vie privée, ainsi que les abus de la liberté d’expression.

Les victimes de ces publications dénigrantes doivent désormais porter plainte pour obtenir réparation.

Quant à la société civile, elle devra accentuer les sensibilisations en ligne sur les bonnes pratiques de l’utilisation des réseaux sociaux.

Cet article a été réalisé dans le cadre du projet Impact (Implication des Médias Numériques dans la Prévention Active des Conflits et Tensions). Il est mis en œuvre en Guinée et en Côte d’Ivoire par un Consortium mené par Avocats Sans Frontières France avec Danaïdes, AfricTivistes, Ablogui et le REPPRELCI. 

Marina kouakou

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